Article mis en ligne le 22 avril 2010.
Certes l'époque privilégie les simplifications abusives et les réponses fortes d’allure autoritaire. Certes les gouvernants entretiennent volontiers cette tendance ces derniers temps.
Mais trop, c’est trop !
La question de l'absentéisme scolaire telle qu'elle nous est présentée actuellement illustre parfaitement cette haine de la complexité humaine : un sujet vous inquiète, nous avons la réponse ! L'élève s'absente, c'est donc un futur délinquant : ses parents seront sanctionnés financièrement pour défaut d'éducation. Que la vie est simple…
Si la réponse consiste à sanctionner plutôt qu'aider des parents qui, pour la plupart, ne savent plus à quel saint se vouer pour que leur enfant soit assidu dans ses études, le risque est grand de les dévaloriser encore plus aux yeux de ce dernier. Ne nous méprenons pas : c'est le désarroi qui domine chez les parents d'aujourd'hui plus que la démission.
D'ailleurs, la loi prévoit déjà les mesures à appliquer aux rares parents défaillants sur un plan éducatif.
Quant à l'absentéisme scolaire, y en a-t-il plus qu'avant ? Pour autant qu'on le sache, oui, à hauteur de 5% en moyenne, avec un taux plus important en lycées généraux et surtout professionnels (jusqu’à 10%), ainsi qu'un rajeunissement des élèves concernés, bien que l'école buissonnière ait toujours existé. Mais plus l'âge où l'on est scolarisé augmente, plus l'absentéisme a de l'espace pour se déployer. Soulignons cependant que l'âge de l'obligation scolaire reste une frontière car s'absenter avant ou après 16 ans n'a pas la même signification aux yeux de la Loi.
N'oublions pas que l'absence reste la meilleure manière de vérifier l'importance de sa présence dans un univers où la valeur de chacun n'est pas toujours reconnue au-delà de ses performances visibles et de ses apparences comportementales, et à un âge où l'on se questionne sur son identité et l'affirmation de sa singularité.
Elle questionne aussi notre rapport aux études, nos modes d'enseignement, la place faite aux parents dans le dispositif scolaire, autant que les représentations contradictoires que nous véhiculons au sujet du travail.
L'absentéisme est un clignotant qui mérite mieux que ce qui en est fait aujourd’hui. Il recouvre de multiples situations qui appellent des réponses très variées. Comment est-il possible de penser qu'il il n'y aurait qu'une cause, les parents, et donc un remède : les sanctionner.
L'absentéisme est toujours à prendre en compte, mais pas toujours à sanctionner.
Sans craindre un catalogue à la Prévert, illustrons cette assertion par quelques-unes des situations que la pratique quotidienne nous fait rencontrer :
Les adolescents qui testent les limites du collège et attendent, en l'espérant, une réponse éducative.
Les lycéens qui pratiquent zapping et consumérisme scolaire, n'assistant qu'aux cours qui les intéressent ou aux épreuves notées. Et quand en plus ils réussissent mieux que certains présents…
Les élèves présents physiquement en cours, mais très éloignés dans leurs préoccupations et leurs pensées.
Ceux qui connaissent des problèmes dermatologiques à type d'acné et une image négative d’eux-mêmes.
Les victimes de racket, violences et moqueries qui ont peur de retourner au collège car ils y sont menacés.
Ceux qui ont besoin de gagner de l'argent en travaillant, parallèlement aux études (et ils sont de plus en plus nombreux).
Sans parler des problèmes d'orientation et du désinvestissement scolaire qui en découle, qui peuvent générer un décrochage faute de motivation suffisante. Ou encore des peurs d'apprendre à un âge où la menace de débordement par des pensées nouvelles peut conduire à mettre le couvercle sur l'ensemble de ses productions intellectuelles.
Sans oublier ceux qui voudraient absolument y aller mais en sont empêchés par l'angoisse qui les envahit à chaque fois qu'ils se rapprochent du périmètre scolaire : les rares « phobies scolaires ».
Au vu de cette énumération et de la diversité des situations que recouvre l'absentéisme scolaire il est évident que sanctionner les parents d’un jeune victime de racket ou de phobies scolaires, renvoyer un élève porteur d'acné... sont autant de mesures dont l'aberration est flagrante et contre-productive alors qu'il serait si simple de permettre au premier de parler de ce qu'il subit avant d'aller porter plainte, au second d'être orienté vers une aide thérapeutique adaptée et au troisième de consulter un dermatologue !
Si l'objectif poursuivi est bien de permettre un retour dans les études de ceux qui en sont éloignés temporairement ou durablement, rien ne pourra se faire d'utile sans prendre en compte ce que peuvent en dire l'adolescent et ses parents, ses enseignants, son CPE, son infirmière et son assistante sociale scolaire, et tous ceux qu'il rencontre dans une pratique sportive, culturelle ou autre. Il importe avant tout de « perdre » du temps à bien évaluer de quoi il retourne derrière les apparences de l'absence, afin d'en gagner en ajustant au mieux les réponses utiles à chacun et à chaque famille.
Dr Patrice Huerre, psychiatre des hôpitaux, psychanalyste, chef de service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (EPS Erasme, Antony), vice-président de la maison des adolescents des Hauts de Seine, expert près la cour d’appel de Versailles.
Ouvrage en référence pour ce sujet :
Huerre P., « L’absentéisme scolaire : du normal au pathologique », Hachette littératures, Paris, 2006.