Jeunesse scolaire et orientation par Jacky Simon :

Jeunesse scolaire et orientation par Jacky Simon :

Article mis en ligne le 3 novembre 2009
Article paru dans les Cahiers de la fonction publique et de l’administration n° 290 en juin 2009 sous le titre « Repenser l’orientation scolaire ».

Lors du lancement de la réflexion destinée à permettre à Monsieur Hirsch de préparer des mesures concrètes en faveur de la jeunesse, le dispositif d’orientation scolaire n’a pas manqué d’être mis en accusation comme cause du mal être des jeunes, de leur stress.
 
Il serait pour le moins assez inconséquent de prendre de telles accusations à la légère mais il serait particulièrement injuste de faire peser uniquement une telle situation sur le système éducatif. Sans entrer dans le détail, il faut reconnaître que la première pression faite d’angoisse, de peur du lendemain vient de l’ensemble de la société qui l’instille aux parents, ces derniers répercutant sur leurs enfants et parfois brutalement. Si on ajoute un véritable culte de la réussite ou plutôt la crainte de l’échec, la recherche de la meilleure filière dans un ensemble dont la valeur est très hiérarchisée… Il est permis de se demander comment les jeunes peuvent résister... A dire vrai, certains ne résistent pas et sombrent dans une spirale d’échec, de désintérêt pour le travail scolaire et le travail tout court. On les appelle des décrocheurs, terme éclairant, emprunté à nos cousins du Québec...
 
Pourtant l’orientation est inéluctable. Le système d’enseignement et de formation, l’organisation du travail imposent une répartition des jeunes entre les différentes voies et spécialités professionnelles. Encore convient-il de considérer que même dans les filières professionnelles, la culture générale, pas nécessairement formatée selon les canons de la voie générale est indispensable non seulement à la réussite immédiate (scolaire ou non) mais aux nécessaires changements de cap professionnel qui émailleront dorénavant la vie de chacun.  Vouloir une formation de base strictement utilitaire, c’est rendre un bien mauvais service aux jeunes pour leur avenir en les privant des outils de réflexion, de sensibilité dont ils auront besoin plus tard. Les chefs d’entreprises rejoignent les professeurs de mathématiques traitant de leur discipline quand ils affirment que les lacunes les plus graves pour l’exercice du métier sont d’abord celles qui concernent la maîtrise de la langue...
 
Il faut certes prendre en compte les souhaits des élèves et les faire évoluer progressivement vers leur situation d’adulte responsable mais l’institution et les adultes face à leurs incertitudes n’ont-ils pas été trop loin en magnifiant par exemple la notion de projet de l’élève alors qu’il s’agit, sauf exception, plutôt de souhaits bien difficiles à formuler à cet âge ? Là aussi, accréditer l’idée que l’individu est légitime et en mesure de contraindre le collectif à s’ajuster à ses désirs n’est il pas une imposture porteuse de grandes déceptions pour l’avenir, comme est étonnant de faire croire que des lycéens organisés peuvent être les meilleurs prescripteurs sur les réformes à venir qui s’appliqueront au demeurant à d’autres ? Qu’on les écoute est utile mais un peu de réalisme serait le bienvenu, me semble-t-il !
Il reste que ce processus d’orientation est frustrant et porteur de révolte sociale .Il est particulièrement mystérieux pour les «non initiés culturels» qui sont obligés de faire confiance presque aveuglement à ceux qui savent ou qui, du fait de leur statut, sont réputés savoir… Certes, cette situation évolue : la contestation des décisions d’orientation s’amplifie souvent avec succès d’ailleurs, les acteurs de l’orientation avouent leur désarroi et l’institution est fragilisée… mais le tri se poursuit au détriment des plus fragiles et renforce les inégalités non justifiées, faisant fi de la valeur  réelle des individus.
 Devant une telle situation dénoncée à renfort de rapports qui se succèdent et ne font la plupart du temps que reprendre les précédents, ce qui en dit long sur l’inertie du système (1), peut on agir et changer les choses ? Je le pense si on accepte de sortir d’un certain formalisme et de bousculer quelques solides habitudes.
 
1- Commençons par «déminer» le terme orientation porteur dans les faits d’exclusion. Il faut accepter de reporter au plus tard possible l’orientation non seulement pour les «bons élèves», ce qui est largement le cas mais aussi pour les moins «bons» et cesser de les «orienter» précocement vers des filières souvent sans avenir qu’ils ne désirent pas au demeurant. Cessons de donner l’impression que l’orientation est une science exacte, à valeur prédictive alors qu’il s’agit au mieux d’un bricolage plus ou moins incertain.
 
2- L’information et l’explication franche et claire est indispensable surtout si on accepte de ne pas transformer en prédictions ce qui n’est souvent que vraisemblances. L’institution et ses acteurs doivent, face à des familles qui ont tendance à rechercher des certitudes, être d’une grande modestie et accepter de reconnaître qu’on ne sait pas toujours très bien...
Ceci concerne évidemment les enseignants, professeurs principaux mais aussi tous les autres qui ont un poids décisif sur les décisions d’orientation (maths et français notamment...) mais aussi sur le point de vue des élèves quant à leur avenir.
Là intervient la nature du dialogue qui devrait exister entre le parent et le professeur. Notre système cultive toujours un mécanisme de protection de chacun. L’enseignant, représentant de l’Etat  Educateur, se méfie de tout ce qui peut apparaître comme une forme d’intrusion dans son domaine, de la part des parents. Mais ces derniers doivent pouvoir légitimement comprendre le pourquoi des choses et ce qui peut arriver à leur enfant. L’orientation  est un des domaines où les tensions sont  particulièrement vives. Or,  y compris dans ce domaine sensible, l’argument d’autorité ne fait que rarement autorité, compte tenu des incertitudes de chacun déjà mentionnées.
 
3- Mais si l’on veut que ce dialogue soit fructueux, la bonne volonté ne suffit pas. Il faut rendre plus intelligible pour tous ce qui est souvent ésotérique, en particulier pour les familles qui n’ont jamais fait d’études. De nombreux enseignants eux-mêmes sont perdus dans le maquis des filières et autres réformes permanentes inachevées mais à répétition. Et on voudrait que les parents s’y retrouvent !
 
4- Il y a sans doute encore plus grave. Mieux informer et former les enseignants sur le fonctionnement d’un système éducatif dont ils ignorent souvent tout, y compris les conséquences des décisions qu’ils prennent ou font prendre,  est une nécessité absolue.
Par ailleurs, sans leur faire porter l’entière responsabilité, leur méconnaissance de la vie active  hors de l’école est souvent très grande, alors qu’ils ont un rôle déterminant sur l’idée que leurs élèves se font de ce monde extérieur. Tout ceci milite pour une formation initiale et continue des enseignants en ce sens. A cet égard, les échanges professeurs / cadres des entreprises ont été particulièrement fructueux et devraient être relancés pour tous les enseignants et pas uniquement pour les professeurs principaux ou professeurs de disciplines professionnelles. Cette démarche, sans doute coûteuse, est nécessaire et serait en phase avec l’organisation et l’amplification  des actions de connaissance du milieu professionnel  destinées aux élèves.
 
5- Si les pistes qui précédent sont à longue portée, il en est deux qui devraient être immédiates :
 
- il est indispensable de fermer immédiatement les formations dont on sait qu'elles ne conduisent pas à des emplois. C’est une question d’efficacité mais aussi d’honnêteté. La reconversion des enseignants concernés est tout de même moins coûteuse socialement et économiquement que la formation de chômeuses et de chômeurs,
 
- le pilotage des services d'orientation, inexistant depuis des décennies est un impératif. Les dérives psychologisantes sont de la responsabilité de l'institution et non uniquement des conseillers d'orientation psychologues. Il appartient au ministère de l’éducation nationale de définir les missions et les tâches prioritaires qui incombent au service et non au personnel de choisir parmi une collection de tâches tellement abondantes qu'il est impossible de les effectuer toutes. Il lui appartient également de revoir les conditions de recrutement. Pourquoi limiter l'accès à la fonction à des licenciés en psychologie ? Pourquoi ne pas ouvrir le recrutement à des enseignants expérimentés ou à des professionnels de l'entreprise ? Si l'orientation a une dimension psychologique, elle n’est assurément pas la seule et son excessive valorisation est destructrice. Dans le même temps, la recherche d’une cohérence d’ensemble des structures d'orientation : CIO, PAIO, missions locales, Pôle Emploi… est une nécessité.
 
6- Enfin, l'échec de la tentative de transfert des personnels de l'orientation aux régions lors de la seconde phase de décentralisation ne saurait paralyser la réflexion et interdire de nouvelles décisions. La compétence actuelle des régions en matière économique, de formation professionnelle, impose d'étudier l'intérêt que pourrait présenter le transfert des personnels d'orientation à ces collectivités territoriales.
 
Plus audacieuse serait la perspective de confier aux régions un bloc de compétences «formation professionnelle». Déjà responsables avec succès de l'apprentissage, pourquoi les régions ne se verraient-elles pas également confier la formation professionnelle par la voie scolaire ? On peut facilement parier qu’elles réussiraient, par exemple mieux que l’Etat, à régler avec succès les questions de reconversion des personnels consécutives aux fermetures de formations obsolètes, véritable frein à l’évolution des formations. 
 
Toutes ces suggestions ne concernent que le système éducatif et ne sauraient être exhaustives. Un travail sur les contenus d’enseignement, les méthodes pédagogiques adaptées à la diversité des élèves sont à entreprendre et à valoriser par exemple…
Bien plus, même mises en œuvre, elles seraient insuffisantes si parallèlement et en liaison étroite avec l’Ecole, les entreprise ne font pas un effort significatif pour rendre plus vivables, plus attractifs certains emplois très dévalorisés dont la société a besoin et que des jeunes formés peuvent occuper. Tout cela relève du moyen terme mais il faut commencer à agir vite.
 
Mais si l’on veut réussir, il convient évidemment de donner immédiatement, dés la prochaine rentrée sociale, des signes forts de l’intérêt porté aux jeunes arrivant sur le marché du travail en mettant en place diverses formules d’accueil qualifiantes dans les entreprises montrant clairement que l’avenir n’est pas bouché, que la formation reste un atout contre la crise et que l’on peut évoluer positivement en continuant à se former.
 
De même convient-il de maintenir un haut niveau d’exigence, y compris en direction des plus fragiles, des moins bons élèves, au besoin par des détours pédagogiques connus des enseignants qu’il faut aider et encourager. Ces derniers doivent être soutenus dans leur volonté d’élever au maximum de leurs possibilités tous les élèves, le meilleur service qu’ils peuvent leur rendre pour l’avenir, leur avenir. N’ajoutons pas à leur tentation de révolte un possible désamour pour le savoir et la connaissance libératrice.
 
Récusons toute tentation de réduire ce niveau d’exigence comme cela a été avancé récemment au nom de la lutte contre les discriminations, sinon nous trahirions la mission de notre école et mettrions en place une « pauvre école » pour les « enfants pauvres »...
Après avoir été tenté d’écarter par facilité apparente de grands auteurs, devrions-nous marginaliser  Pygmalion ?
 
Tout cela pourra apparaître à certains comme relevant de la démagogie, voire de l’utopie. La difficulté est réelle, mais cette période de crise peut déclencher un sursaut salutaire.
 
Je ne peux que renvoyer à la parole d’un sage, Henri Monod, qui affirmait que « l’utopie, c’est ce qu’on n’a jamais essayé ».

(1) Rapport Simon/Caroff 1988 – Hénoque /Legrand 2004 - Inspections générales 2005 -  HCE 2008.
 
 
Pour aller plus loin dans la réflexion :
                                                       
"La relation Ecole-emploi bousculée par l'orientation". Dossier d'actualité de la VST n° 47, septembre 2009.
 
"L'enseignement professionnel : enjeux et tensions". Dossiers d'actualité de la VST, n° 44, avril 2009.

 
 "Les politiques de l'orientation scolaire et professionnelle". Dossier d'actualité de la VST, n° 25, mars 2007.
 
 
 
A lire également, le rapport sur le même thème et pour le compte du HCEE de Maryse Hénoque et André Legrand (mars 2004). 


Eduquer ensemble - Le Conseil Scientifique de la FCPE - 108-110 avenue Ledru-Rollin 75544 Paris cedex 11
Tél : 01.43.57.16.16 - Fax : 01.43.57.40.78
©2010 - Tous droits réservés.
Site réalisé par Ecedi.