À quelle aune pourra-t-on juger les propositions futures de la réforme des lycées ? Pour reprendre une formule beaucoup utilisée aux Etats-Unis, je dirai qu’on va essayer de définir une espèce de test de contrôle avec plusieurs temps pour identifier les éléments qui permettront, éventuellement, de se repérer sur les annonces à venir.
Premier élément important de ce contrôle : savoir si ces propositions vont ou non s’inscrire dans le cadre d’une réflexion éducative. Depuis quelques années, et en particulier ces derniers temps, nous sommes dans une situation dans laquelle finalement, on n’a pas de projet. Nous sommes dans une situation qui se compose d’un certain nombre de coups médiatiques et qui, par conséquent, ne définit pas réellement une politique éducative.
Une politique éducative, ce n’est pas un zest de Guy Môquet plus un peu de Shoah plus un petit peu d’histoire de l’esclavage. Cela intéresse sans doute les médias mais ne nous donne pas une vision claire de ce qui va se passer.
Dans le même temps, je pense que, même si elle n’est pas clairement annoncée, cette politique éducative existe et qu’elle est depuis plusieurs années, au sens étymologique du terme, une politique réactionnaire. Avec l’idée sous-jacente que la solution à un certain nombre de nos problèmes éducatifs se trouve dans le retour à une sorte d’âge d’or mythique, d’ailleurs souvent très inexactement interprété. L’idée qu’il faut revenir à des méthodes, des contenus qui auraient fait, à un moment donné, paraît-il, le succès de l’éducation française.
Une réflexion sur le lycée doit partir de deux points importants.
Le lycée est un élément particulier d’un système éducatif global. Et, dans un système où il y a plusieurs éléments, les éléments sont en général à la fois autonomes les uns par rapport aux autres et interdépendants les uns des autres. Ils sont autonomes en ce sens que le principe sur lequel la scolarité en lycée repose, n’est ni celui de la scolarité obligatoire qui le précède -le collège et l’école élémentaire- ni celui de l’enseignement supérieur qui le suit.
Le principe du collège se caractérise par la notion de socle commun. Le principe du collège, c’est le principe de l’unicité : tous les objectifs de la fin de la scolarité obligatoire sont communs à tous les élèves. On peut s’y prendre de différentes façons, mais en principe, l’ambition finalement, c’est que l’ensemble des élèves atteigne ces objectifs globaux, le socle commun des connaissances.
Le lycée, c’est différent, c’est plutôt la diversification. Au temps où j’étais directeur au ministère, j’avais de longues discussions avec un des membres du cabinet du ministre qui résumait sa pensée sur le lycée dans des termes simples en disant : « le lycée c’est le bac ». Et je lui répondais que non, le lycée ce n’est pas le bac. Le lycée c’est à la fois le CAP, le BEP, le bac, le BTS. Par conséquent, on a finalement des objectifs qui, à la différence du collège, peuvent ne pas être les mêmes pour l’ensemble d’une génération, l’idée étant d’essayer d’amener chaque élève au maximum de ses possibilités, d’essayer d’amener chacun à une réussite qui lui permette à la fois une insertion personnelle, une insertion sociale et une insertion professionnelle. Mais tous n’atteindront pas le même le même niveau. Il ne faut pas faire de l’angélisme. Il faut reconnaître qu’à un moment donné, l’Ecole doit effectivement trier et dire que tout le monde ne fera pas Polytechnique. Sur ce point, le discours de la gauche a certainement péché. A l’époque, je me suis beaucoup battu pour dire : « attention, je suis, sans restriction, favorable à l’objectif « 80% de bacheliers », mais mon objectif à moi c’est 100% de bacheliers ». Si la politique des 80% consiste à laisser de côté un certain nombre d’élèves, je ne marche plus. Et je vais vous confier une question qui me taraudait.dans la fin des années 80 et le début des années 90. Je me demandais pourquoi la droite avait-elle accepté avec autant de facilité l’affirmation de la politique des 80%, alors qu’elle tournait le dos à ce qui se passait avant 1980. Parce que quand on lit les travaux d’Antoine Prost sur les lycées d’Orléans, on voit bien qu’à l’entrée dans les lycées on sélectionnait à tour de bras. Or, brutalement, on ouvre et apparemment cela ne pose pas de problème.
Et j’ai toujours pensé que la réponse tenait dans le fait que 80%, ce n’est pas très loin des 74% de l’époque de Monory et pas loin non plus des 2 Français bachelier sur trois de Giscard.
C'est à dire qu’on gardait l’idée qu’effectivement, il y a une majorité de gens qui s’insèrent normalement dans la société, mais que, à coté, il y a des gens qui sont un peu ailleurs et qui n’ont pas le même niveau d’insertion. Je crois que nous n’avons pas été assez attentifs sur ce point.
Cela, c’est la première des choses. Regardons maintenant ce qui s’est passé : Le CAP a quasiment été éjecté du système éducatif. Bien sûr, j’étais pour qu’on supprime d’urgence un certain nombre de CAP devenus complètement obsolètes, mais j’avais à l’époque toujours défendu le fait que ce n’est pas parce qu’une grande partie des CAP est obsolète que le CAP, en tant que tel, l’est. Il reste des professions, le bâtiment, l’hôtellerie, la boulangerie, les professions alimentaires, pour lesquelles cette forme de qualification conserve toute son actualité. Malgré tout, on a éjecté les CAP, cela s’est décidé au moment crucial des années 86/89, et on a renvoyé à l’apprentissage hors du système scolaire. Et de la même façon, certains disent actuellement que, finalement, le BEP ce n’est peut être plus aussi intéressant que cela l’était. C’est la raison pour laquelle je ne suis pas tranquille sur l’idée du bac pro en trois ans. On voit bien les incidences que cela peut avoir sur les problèmes de qualifications intermédiaires.
Nous avons un système éducatif qui historiquement a mis en place, à plusieurs reprises, des possibilités de diversification des voies pour arriver à un objectif commun. Et ce système éducatif souffre d’une sorte de malédiction qui fait que chaque fois que ces voies ont été mises en œuvre, elles ont disparu. Et elles n’ont pas disparu parce qu’on a voulu les faire disparaître, elles ont disparu simplement par le jeu du système. Un exemple, les CEG et les CES. A l’époque, c’était tout de même une bonne idée qui a permis la démocratisation importante de l’enseignement. C’était l’idée de mettre un certain nombre d’élèves dans des structures qui pouvaient conduire ailleurs, avec des enseignants qui leur convenaient sans doute mieux que les enseignants classiques de lycée. Or le CEG a disparu. Et quand vous lisez les bouquins de Jacques Narbonne, qui était le conseiller technique à l’éducation du Général de Gaulle, il vous dit que jamais personne n’a décidé de faire disparaître le CEG. Il a disparu tout seul, simplement par le jeu du système.
Autre exemple, les premières d’adaptation. Les premières d’adaptation, au début des années 80, permettaient à des élèves ayant passé un BEP de retourner dans la filière bac technologique. Ces classes, on aurait dû les multiplier pour développer les passerelles entre le bac technologique et certains bacs généraux. Et bien, quand j’étais recteur, je me souviens d’avoir dit qu’il ne faudrait pas que l’évolution du lycée professionnel aboutisse finalement à supprimer ces classes passerelles. Or, elles se sont très fortement étiolées et elles n’existent pratiquement plus. Pour des raisons qu’on connaît bien, par exemple des proviseurs de lycées professionnels qui n’avaient pas envie de laisser partir leurs bons élèves. Ce qui pose toute la question de l’unicité ou de la non unicité du lycée. Les premières d’adaptation ont donc pratiquement disparu d’elles-mêmes. Et on est train de recommencer le même coup avec l’idée du bac pro en 3 ans.
On avait une voie d’accession au baccalauréat technologique ou au bac professionnel, en cinq ans, différente de la voie habituelle en trois ans. Après les deux ans de BEP on pouvait réintégrer la filière « classique » qui débouchait sur le bac techno ou le bac pro. Aujourd'hui on nous explique que tout cela est complètement obsolète et ce, au nom de l’affirmation d’un principe d’égalité, qui finalement, je le crains, d’un certaine manière, va se retourner contre l’égalité. Parce qu’on sait bien que trop d’égalité tue l’égalité. Quand on veut absolument traiter des gens qui sont dans des situations différentes de la même manière, on risque finalement d’aboutir à des résultats qui ne sont pas tout à fait ceux que l’on attendait.
Que va-t-on nous dire sur cette notion de diversification, sur ces notions de multiplicité de voies, sur ces notions de développement de structures passerelles etc … ?
Mais, si le lycée est plus diversifié que le collège, le lycée n’est pas spécialisé au sens de l’enseignement supérieur.
Je me souviens quand j’avais été invité par Claude Thélot devant sa commission, j’avais eu une discussion avec lui sur l’enseignement de l’histoire. Je lui avais dit que pour moi, l’enseignement de l’histoire devait être le plus possible identique entre les différentes sections du bac. Parce que l’histoire est un élément essentiel de la construction du citoyen et que l’objectif de l’enseignement secondaire, ce n’est pas uniquement la qualification professionnelle spécialisée, c’est aussi la possibilité de faire un citoyen. Je ne reviens pas sur savoir être et savoir faire.
Et puis, quel que soit le niveau de formation, on a besoin d’avoir un minimum de culture scientifique, apprendre à la fois à ne pas avoir une attitude systématiquement négative et frileuse en face des phénomènes scientifiques, mais aussi apprendre à savoir s’en méfier, à ne pas avoir une attitude d’adoration devant le veau d’or.
Et c’est une thèse qui m’a toujours été très chère. On a besoin, dans toutes les formations, et même au-delà de la scolarisation obligatoire, d’un certain nombre de connaissances communes majeures qui sont des éléments essentiels d’intégration dans la société.
C’est à partir de ces éléments qu’on va pouvoir apprécier les propositions éventuelles :
- D’abord, il faut que la vision de la culture soit celle de la culture du XXIème siècle et soit à même de placer tous les lycéens en situation de réagir et de faire face au défi du monde complexe dont on parlait tout à l’heure.
- Ensuite, quelle part entre le fixe -l’obligatoire- et le modulaire -l’optionnel- ? Comment réfléchit-on sur les relations entre ces éléments dans une scolarisation en lycée qui, comme je l’ai dit tout à l'heure, est, par définition, une scolarisation dans laquelle tout ne peut pas être identique pour tout le monde ?
- Enfin, et cela a été largement dit et je n’y reviendrai pas : les questions touchant aux méthodes. Lorsqu’on avait réfléchi à la rénovation des lycées avec Lionel Jospin, j’avais pour ma part beaucoup insisté sur l’idée d’avoir des espaces de liberté et de travail à la fois interdisciplinaires et qui permettent aux élèves de s’exprimer.