Article mis en ligne le 19 mars 2008.
Est-ce raisonnable de vouloir changer de fond en comble les programmes au bout de cinq ans, sans évaluation préalable de ce qui marchait ou ne marchait pas, sans consultation des intéressés, enseignants, corps d’inspection, parents d’élève ?
La méthode
Ces propositions de programme ont été rédigées en moins de cinq mois (les précédents ont demandé plus de dix-huit mois de préparation), sans tenir compte du contexte nouveau, d’une part le socle commun, d’autre part, un horaire diminué de deux heures avec une heure supplémentaire en éducation physique et sportive. N’aurait-il pas été plus efficace de faire évoluer les programmes en fonction des données nouvelles et d’une évaluation de leur application ?
Cette méthode déstabilise l’ensemble de la communauté éducative et démoralise les enseignants d’autant plus ce changement de programme s’accompagne d’une dépréciation du travail antérieur ce qui est une première dans l’histoire du Ministère.. S’est-on, par ailleurs, interrogé sur le coup financier d’un renouvellement aussi rapide des manuels ? Plus largement, peut-on évaluer le coût induit par ces bouleversements, en matière de nécessaire formation et autres dépenses ?
Des programmes infaisables
Les horaires ont diminué (trois heures en réalité), les contenus ont augmenté, partout, dans les matières dites fondamentales, mais aussi dans tous les autres domaines.
En français et mathématiques : transferts de notions du collège à l’école élémentaire et à l’intérieur de l’école élémentaire, du cycle 3 au cycle 2, notions qui demandent une maturité beaucoup plus grande et donc supposeront un temps beaucoup plus grand pour être acquises, plutôt sous forme d’apprentissage mécanique que sous forme d’apprentissage raisonnée (exemples parmi bien d’autres, le futur antérieur et le passé antérieur en français, la soustraction posée en cycle 2).
Ailleurs augmentation en sciences avec le développement durable, en histoire, toutes les guerres, langue étrangère dès le CP, histoire des arts, sans parler de l’Instruction civique et morale avec un programme plus lourd sur les institutions françaises et l’Europe.
Or ici éclate la contradiction.
En français et mathématiques, aucune véritable augmentation des horaires. Dans l’apprentissage de la langue française on se prive même de la transversalité qui est au centre des programmes actuels. La transversalité c’est l’apprentissage de la langue à travers tous les champs disciplinaires tel que cela est précisé dans l’arrêté de 2002 pour le cycle 3: «Maîtrise du langage et de la langue française : 13 heures réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 heures quotidiennes pour des activités de lecture et d’écriture.» Cette dernière injonction proposée par Luc Ferry et le Conseil National des Programmes montre bien la priorité accordée à la langue française : On doit s’exercer à lire et à écrire à travers toutes les activités scolaires : par exemple en faisant un court résumé en histoire ou un petit compte-rendu d’une expérience scientifique. Cet impératif (avec ce qui l’accompagne) a complètement disparu des propositions. Pour faciliter la tâche des professeurs, le programme de 2002 comprend un tableau « parler, lire, écrire à travers toutes les disciplines » En s’enfermant dans la seule mention français, les horaires passent pour l’apprentissage de la langue française en cycle 3 de 13 heures à 8 heures.
Ces programmes sont donc moins exigeants que les précédents en matière de maîtrise de la langue.
Si l’on se rappelle que les propositions de programmes prévoient cinq heures pour les mathématiques, quatre heures pour l’éducation physique pendant toute la scolarité élémentaire, dix heures pour le français en cycle deux et huit heures en cycle 3, il reste cinq heures en cycle 2 et sept heures en cycle 3 pour faire une langue étrangère, de l’histoire géographie, des sciences, des arts visuels, de la musique, de l’histoire des arts (nouveau domaine) et de l’instruction civique et morale, sans parler des techniques de l’information et de la communication. Autant dire un saupoudrage qui enlève toute signification aux objets étudiés.
Il suffit d’ailleurs de lire le petit nombre de lignes consacré à l’apprentissage des langues étrangères, ou les trois lignes accordées aux arts visuels.
Comment faire de l’investigation en matière scientifique, excellente recommandation empruntée à l’esprit de la main à la pâte, avec au maximum, une heure ou une heure et quart par semaine ?
L’orientation générale
Ces programmes se glorifient de revenir aux fondamentaux mais de quels fondamentaux s’agit-il ? Maîtriser la langue française, c’est savoir s’exprimer correctement et avec aisance à l’oral comme à l’écrit, grammaire et orthographe sont importants, mais comme instruments, outils, au service de ce but, savoir formuler sa pensée, savoir rédiger. De même en mathématiques, il est nécessaire de connaître les tables de multiplications ou la règle de trois, mais pour pouvoir résoudre les problèmes, qui est le but des mathématiques. Or ces programmes confondent les moyens et les buts et donnent l’illusion qu’en possédant parfaitement des techniques, l’élève sera automatiquement capable de rédiger et de faire des problèmes. D’abord on apprend les règles sans toujours savoir à quoi elles servent, ensuite on s’entraîne, enfin on les utilise… Croit-on sérieusement que l’on va longtemps motiver les élèves sans leur expliquer à quoi sert ce qu’ils sont en train d’apprendre ? Pour prendre une analogie, combien d’élèves ont-ils été éloignés de la musique à force d’apprendre le solfège, d’un instrument sans en jouer? A quoi cela peut-il servir de connaître par cœur la conjugaison du passé antérieur si l’on n’est pas capable de l’utiliser, ni simplement de rédiger dix lignes correctes ? A quoi cela peut-il servir de pouvoir effectuer parfaitement une division si on est incapable de savoir quand l’employer ?
Regarder dans les programmes, la place réservé à la grammaire et celle de la rédaction (90 lignes dans le premier cas, 5 lignes dans le second). Même place mineure pour la résolution des problèmes.
Ce qui est privilégié dans ces programmes, c’est la mémorisation (des règles orthographiques, grammaticales, des conjugaisons ou des techniques opératoires), au détriment de la compréhension et de la pratique (par l’observation et la découverte du fonctionnement de la langue écrite et orale, par la rédaction ou par la résolution de problèmes).
La caricature de cette tendance se trouve dans le cycle 2 lorsqu’en voulant établir une première forme d’histoire ces programmes indiquent sous la rubrique, se repérer dans l’espace et le temps : « ils [les élèves] mémorisent des repères chronologiques : grandes dates et personnages de l’histoire de France. » mémorisation pure sans explication de la signification des dates ni du rôle de ces personnages, puisqu’il n’y a pas encore de programme d’histoire ! Tout se passe comme si dates et personnages étaient assimilés à des temps de conjugaison ou des tables de multiplication à savoir par cœur, pour pouvoir faire de l’histoire.
Des résultats contraires aux objectifs fixés
Cette orientation aboutira aux résultats contraires aux objectifs affichés, diminuer le nombre des élèves en difficulté Etant donné, les connaissances qui sont demandées et le degré d’abstraction qu’elles supposent, les élèves faibles et non soutenus par leur famille ne pourront pas suivre et seront rapidement noyés, en dépit des heures de soutien. Tout aussi préoccupant, les défauts des élèves français bien repérés par les évaluations internationales seront aggravés. Ces élèves n’ont pas confiance en eux, ne prennent aucun risque et manquent d’imagination et d’esprit d’initiative. Dès qu’il s’agit de faire des exercices scolaires, techniques, les élèves français sont bons, et dès qu’il faut réinvestir ces techniques dans un travail qui ne correspond pas précisément à l’application des techniques, ils sont médiocres. Plus concrètement encore, l’élève français a des faiblesses dans la résolution des problèmes. Et plus les problèmes sortent des sentiers battus, moins l’élève est bon. En français, l’élève français est bien meilleur dans la réponse aux Q.C.M. que dans la rédaction libre, dès qu’il s’agit de développer son imagination.
Ajoutons enfin que le socle commun n’est pas respecté puisque l’esprit de ces propositions. Est en opposition avec son septième pilier qui prévoit le développement de l’autonomie et de l’initiative.
Ces programmes se glorifient de revenir à leurs lointains prédécesseurs, les programmes de 1882 et 1923. Ils le font certainement, mais dans la lettre et non dans l’esprit. Ce faisant, ils ne préparent en aucune façon les élèves à la complexité du monde du XXIe siècle. Ils ne donnent pas les fondements d’une scolarité qui se prolongera pour la majorité d’entre eux jusqu’à vingt ou vingt et un ans. Leur seul résultat sera de semer le trouble et la confusion.