Le collège pour tous contre le collège unique par François Dubet :

Le collège pour tous contre le collège unique par François Dubet :

Article mis en ligne le 20 septembre 2007.
Mieux vaut une culture commune maîtrisée par tous qu’une culture d’élite ignorée par la plupart. C’est là un objectif bien plus ambitieux que celui qui vise à mettre chacun à sa place, c’est-à-dire à la place fixé, dans la plupart des cas, par sa naissance.

Tribune parue dans Libération le 22 mars 201
 
Coup sur coup, les déclarations de Jean-Luc Mélenchon (Libé du 4 mars 2001) et le sondage réalisé auprès des jeunes professeurs (Libé du 14 mars 2001) signent le faillite du collège unique. Tous enterrent une fiction et une utopie et en appellent à la création de filières au collège. Le bon sens pédagogique, soulignant que les élèves sont différents, et le désir de remplir les lycées professionnels se conjuguent pour déclarer la fin de l’école commune obligatoire jusqu’à seize ans. On conviendra qu’il s’agit là d’une déclaration et d’un sondage de portée considérable puisque, depuis trente ans, les politiques scolaires se sont efforcées d’unifier les formations jusqu’au terme de la scolarité obligatoire.
 
1. Qu’est-ce que le collège unique ? 
En choisissant le collège unique au milieu des années soixante dix, la France n’a pas choisi le collège pour tous, elle a choisi le lycée d’enseignement général, elle a choisi d’étendre à tous le petit lycée longtemps réservé au enfants de la bourgeoisie et de l’élite scolaire. La formation des professeurs, comme le montre le sondage réalisé auprès de ceux qui sortent des IUFM, les programmes, les méthodes d’enseignement et les objectifs scolaires sont fixés par le lycée d’enseignement général. Dans ce cas, il n’est pas surprenant que près de la moitié des élèves ne parviennent pas à se hisser à la hauteur de ces objectifs et que ceci entraîne de grandes difficultés. Difficultés pour les enseignants d’abord qui ont affaires à des publics hétérogènes et souvent trop éloignés de leurs objectifs. Difficultés pour les élèves ensuite qui ne font qu’éprouver, au collège, leur indignité scolaire, leur incapacité, leur faiblesse, leur nullité. Pour les uns et pour les autres, le collège unique est devenu impossible, invivable et hypocrite dans la mesure ou chacun s’efforce d’en détourner les principes en dérogeant à la carte scolaire, en créant des filières implicites, en se retirant, pour ce qui est des élèves, dans l’indifférence ou dans la violence. Il faut donc sortir du collège unique.
 
2. Le rôle de l’enseignement technique et professionnel.
 Dans un tel système, l’enseignement technique et professionnel fonctionne principalement comme un mode de gestion de l’échec. C’est là que sont orientés tous ceux qui sont indignes du lycée d’enseignement général. Or ce mécanisme est à la fois injuste, contre-productif et destructeur. Il est injuste parce que nous savons que la répartition des élèves dans les diverses filières des lycées reproduit et accentue les inégalités sociales. Il est contre-productif car personne ne gagne à réserver les formations techniques et professionnelles aux élèves en difficulté puisque l’économie, quelle qu’elle soit, a besoin d’ouvriers et d’employés compétents et qualifiés. Mais surtout, ce mécanisme est destructeur parce que les élèves qui vont vers l’enseignement technique et professionnel sont envahis par un sentiment d’incompétence et de temps perdu. Ce qui pourrait être une orientation est d’abord une relégation. Il faut donc sortir du collège unique.
 
3. Elargir la formation technique et professionnelle.
Jean-Luc Mélenchon se saisit de la crise du collège unique pour proposer l’ouverture de quatrièmes et de troisièmes technologiques au lycée professionnel. Le bons sens pédagogique plaide pour lui puisque le collège ne sait comment faire avec les élèves les plus faibles. Et qu’il ne rassure on trouvera toujours des élèves assez faibles pour remplir ces classes et repeupler les lycées professionnels. Mais alors il est clair que ces élèves sont relégués, que ces formations sont définies par l’échec et que la culture technique et professionnelle est une culture de seconde zone. Au contraire, si l’on voulait revaloriser ces formations, ce que je souhaite, il faudrait que la culture technique et professionnelle soit offerte à tous les élèves du collège et que le collège pour tous ne soit pas la forteresse de la seule culture du lycée. Je ne vois pas comment la culture technique et professionnelle pourra se développer comme une grande culture tant que les bons élèves pourront l’ignorer et tant qu’elle sera réservée aux plus faibles, ce qui justifiera son mépris. Etre à gauche ce n’est pas seulement choisir les intérêts des corporations enseignantes, c’est aussi choisir ceux des élèves les plus faibles et surtout, c’est promouvoir une culture commune le temps de la scolarité obligatoire. En fait, la solution proposée par Jean-Luc Mélenchon creusera la distance entre les deux jeunesses, celle des classes moyennes et celle des « autres », et affaiblira plus encore la fonction intégratrice de l’école.   
 
4. Les élèves sont hétérogènes.
Dans l’école commune, tous les élèves sont hétérogènes, ils le sont au collège, à l’école élémentaire et à l’école maternelle. Si cette hétérogénéité paraît plus insurmontable au collège, c’est parce que le collège unique n’a pas été fait pour tous les élèves, mais pour une minorité d’entre eux. Dès lors, le bon sens pédagogique commande de séparer ces élèves, quitte à creuser les écarts, et je suppose que la plupart des enseignants ne s’imaginent pas relégués dans des classes d’élèves faibles et difficiles. En fait le problème tient tout autant aux différences de niveau des élèves, qu’au fait que le modèle du lycée d’enseignement général s’impose comme une évidence. Et que l’on ne dise pas que les élèves difficiles sont une petite minorité quand on sait que dans tous les établissements, près d’un tiers des élèves sont considérés comme trop faibles, y compris dans les collèges « chics ». Il suffira d’ouvrir des filières « différentes » pour les remplir, et quel enseignant mettra de bon grès ses enfants dans la filière technologique du collège ? 
 
5. Un choix politique.
Le grand mérite de Jean-Luc Mélenchon est d’avoir mis les pieds dans le plat, de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. En ces temps où la pensée républicaine n’est souvent que le masque des vieux conservatismes, Jean-Luc Mélenchon sort des faux-semblants et des euphémismes. Il ne propose rien moins que de revenir sur le principe de l’école unique obligatoire et le sondage réalisé auprès des jeunes enseignants de collèges montre qu’il ne parle pas dans le vide. Ce choix est trop important pour ne pas être confiné au seul monde de l’école. C’est un choix politique qui appelle des débats et des décisions politiques parce qu’il n’est pas une simple réponse pédagogique à des difficultés pédagogiques. Il va très au-delà d’un ajustement technique comme l’école en a connu beaucoup : il s’agit de savoir si la France veut ou non se doter d’une école commune jusqu’à seize ans. Dans une période où l’on reproche souvent à la politique de ne pas se saisir de sujets fondamentaux intéressant tous les Français, voilà une belle occasion de faire de la politique.
 
6. Le collège pour tous contre le collège unique.
Si l’alternative consiste à opposer la fiction du collège unique aux filières, nécessairement hiérarchisées à partir de l’idéal intangible du lycée d’enseignement général, l’affaire est entendue : débarrassons-nous du collège unique. Quand on se sent incapable de faire décrocher le collège du modèle du lycée d’enseignement général, on propose de faire décrocher les élèves « indignes » du collège lui-même. Mais il existe une autre alternative : elle consiste à opposer le collège pour tous au collège unique. Dans ce cas, il faut que le collège trouve sa propre finalité en lui-même et ne soit plus à la remorque du lycée d’enseignement général. Il importe que la nature des apprentissages soit diversifiée, il faut que le collège vise une culture commune, celle dont chaque citoyen doit être armé quel que soit son avenir scolaire et professionnel. Il importe aussi que le collège affirme une fonction éducative et civique ou alors toutes les critiques des effets destructeurs du néo-libéralisme ne sont que les incantations des belles âmes. Cela ne signifie pas que tous les élèves doivent être traités de la même manière, mais cela exige que tous les élèves soient scolarisés ensemble. Mieux vaut une culture commune maîtrisée par tous qu’une culture d’élite ignorée par la plupart. C’est là un objectif bien plus ambitieux que celui qui vise à mettre chacun à sa place, c’est-à-dire à la place fixé, dans la plupart des cas, par sa naissance. Le niveau des meilleurs ne baisserait pas et l’école éviterait d’ajouter ses propres injustices à celles de la société. On peut sortir du collège unique vers l’avant et non par un retour en arrière qui ne fera qu’accentuer les inégalités et les injustices. Pour cela, il faut avoir le courage de changer le collège, plutôt que de chercher à en chasser ceux qui n’y ont pas leur place. SI derrière des formules toujours nuancées et humanistes, celle des blocs disciplinaires différents et non hiérarchisés par exemple, on renonce au collège pour tous, qui nous garantit que le mouvement ne descendra pas l’école élémentaire et vers l’école maternelle ? Après tous, là aussi des élèves sont « hétérogènes et en échec ».    
 


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